Carnet de bord de la troisième semaine

Aux portes du grand Sud.
« La perception du temps qui passe est très relative. A terre dans un quotidien réglé et minuté, les semaines se suivent, se ressemblent et s’enchaînent à un rythme qui souvent nous dépasse. En mer, l’espace temps est complètement bousculé, il faut être au service de son bateau : on manœoeuvre en pleine nuit et on se repose quand on peut ! Les journées forment un ensemble continu, un peu comme une pellicule qui se déroule.

Voilà déjà plus de 3 semaines que j’ai quitté les Sables d’Olonne, je ne saurais dire si je suis parti depuis longtemps, je suis désormais dans le rythme du large, il n’y a plus de jour, plus de date mais au loin derrière l’horizon le long chemin qui me reste à parcourir.

La semaine passée je l’ai vécue comme un affrontement avec le fameux anticyclone de Sainte Hélène (le pendant de celui des Açores dans l’Atlantique nord). Cerbère menaçant, bloquant l’accès aux dépressions du Grand Sud en dispersant d’immenses zones de calme, ces méandres sans vent qui constituent un enfer pour les navigateurs. Mais que se passe-t-il de si terrible dans ces havres de quiétude ? Les vents y sont faibles, incertains, erratiques, poussifs, évolutifs, j’en passe et des meilleurs !

Première conséquence : nous avançons lentement, ce qui est gênant en course. Deuxième conséquence : en valeur relative il y a une énorme différence entre le vent mini (3-4 nœoeuds) et le vent maxi (environ 15 noeuds). Dans 4 nœoeuds de vent, le bateau est à plat, les voiles doivent être creuses, à 8 nœoeuds de vent il faut bien border les voiles, à 12 nœoeuds de vent il faut incliner la quille, à 14 nœoeuds de vent il faut ballaster. Alors comment faire quand le vent passe de 4 à 14 nœoeuds en 10 minutes par cycles successifs comme une respiration ? Réponse : il faut constamment régler le bateau si on veut avoir une chance de s’extirper de la zone…

Ah, j’ai oublié un détail : dans l’anticyclone le vent change aussi de direction ! Et oui, histoire qu’on s’amuse comme des fous, le vent tel un zombi incontrôlable, titube et vacille de manière imprévisible. Le skipper imprudent qui brave le danger et reste dormir s’expose au risque de se réveiller voiles à contre et bateau en marche arrière (ce qui évidemment est très simple à rétablir en solitaire et en pleine nuit).

Je parle au passé pour conjurer le sort et me projeter sur la suite de l’aventure : aujourd’hui seulement je toucherai les vents de la première dépression rencontrée dans l’Atlantique Sud ! Ces vents me permettront d’avancer vite et de mettre le cap sur la porte des glaces. J’en suis tout ému. Le premier gros morceau de ce Vendée Globe sera derrière moi, en fin de semaine je fêterai dignement le passage du Cap de Bonne Espérance. Croyez-moi je ne l’aurai pas volé. »

Stéphane
Compagnie du Lit / Ville de Boulogne-Billancourt

 

 

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