Bilan d’une Route du Rhum positive à tous points de vue

Lundi 19 novembre, Stéphane Le Diraison s’est emparé de la 8e place de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe dans la très relevée catégorie des IMOCA, qui comprenait 20 skippers au départ. Après une semaine de repos bien mérité et à tête reposée, le skipper de Time For Oceans tire le bilan de sa course et de la réception de son message sur la protection des océans, puis dresse des perspectives d’avenir…

Stéphane, refaisons le fil de ta course. Les premiers jours sont marqués par des conditions très difficiles de vent et de mer…

« Effectivement, nous avons eu droit à une édition corsée de la Route du Rhum. Pour commencer, nous faisons face à trois violentes dépressions. Dans la deuxième, je perds mon gennaker de portant. Je suis stupéfait car cette voile était bien sanglée et pourtant elle s’est complètement fait arracher pour finir à l’eau. Je suis vert car il s’agissait de mon gennaker de descente dans les alizés. Je sais que la perte de cette voile sera très pénalisante. La troisième dépression, plus forte qu’attendu, est la petite dernière qui fait mal. Le bateau a souffert, je me sens fatigué. Garder la lucidité pour faire les bonnes trajectoires dans ces conditions usantes constitue un vrai défi. Il faut ménager sa monture, ne pas prendre de risques tout en restant dans le match. Je me sors bien du gros temps, en 6e position. Compliqué de faire mieux car les cinq de devant naviguent sur des supers bateaux, et je laisse de très bons marins derrière moi. »

 

Les conditions se calment nettement à la latitude de Madère. Mais le rythme reste tout de même très soutenu. Pour quelles raisons ?

« D’abord parce que j’ai engagé la grande séquence bricolage pour réparer les différents bobos du bateau : cloison de ballast avant fissurée, problème de fermeture sur un axe de J1, montée au mât pour résoudre un souci sur une retenue de bastaque… Evidemment quand on entreprend des réparations, on ne navigue pas de manière optimale. Dans le même temps, Damien Seguin et Alan Roura attaquent et mon avance sur ces deux concurrents fond. Il faut en parallèle gérer la dorsale anticyclonique qui nous barre la route. Cette phase hyper stratégique dure plusieurs jours car cette coquine de dorsale descend avec nous. Après avoir eu trop de vent, nous en avons trop peu. Au début c’est un grand soulagement, on reprend sa respiration, on fait l’inventaire du bateau. Mais après quelques jours à chercher les risées, avec en plus une houle impressionnante, ça devient pesant. »

« Je dois me démarquer… »

 

Tu finis par toucher les alizés et un magnifique match à trois s’engage avec Damien Seguin et Alan Roura, qui naviguent eux aussi sur des plans Finot-Conq de la même génération que Time For Oceans…

« Quand arrive l’alizé, je suis comme prévu bien embêté par la perte de mon gennaker de portant. La mer est énorme, les grains nombreux. Le spi est tenable quelques heures à la barre, mais pas davantage. Je dois donc sortir un gennaker très plat, habituellement utilisé pour faire des angles serrés dans moins de 15 nœuds de vent. Cette voile n’est pas du tout adaptée pour descendre dans l’alizé. Alan et Damien disposent d’IMOCA de la même génération que le mien, mais davantage optimisés. Alan a même des foils. En ajoutant à cela la perte de mon gennaker, il est clair qu’à conditions équivalentes, ils vont plus vite que moi. Je dois me démarquer, mon salut est d’avoir plus de vent qu’eux, ce qui implique de naviguer un peu plus au Sud. Au début j’arrive à contenir mes adversaires. Mais à trois-quatre jours de l’arrivée en Guadeloupe, l’alizé mollit. Je fais confiance à un fichier météo qui donne des conditions faibles au Nord. Je me rue vers le Sud. Plus je descends, plus j’accélère alors je persévère. J’aurais dû garder un œil sur mes concurrents car ils conservent un vent tout à fait improbable, très Nord-Est, qui leur permet de filer tout droit vers le but. Je n’ai d’autre choix que de me recadrer loin derrière eux. »

 

Tu te lances alors dans une impressionnante remontée sur Alan, à qui tu reprends plus de 80 milles en moins de 48 heures. Comment fais-tu pour grappiller autant de terrain ?

« En étant à 200 %, en ne dormant plus. J’ai à cœur de combler mon retard, je passe en mode ultra performance. Je prends chaque bascule, je négocie chaque nuage, je fais un nombre incalculable de changements de voiles. Résultat, j’arrive en même temps qu’Alan à la Tête à l’Anglais (un îlot situé au Nord de Basse-Terre, en Guadeloupe). Je dispose d’un avantage psychologique pour le tour de la Guadeloupe car je viens de faire une grosse remontée. » 

Le duel autour de la Guadeloupe est tendu, accroché, indécis. Comment le vis-tu ?

« Déjà c’est très usant car nous arrivons de nuit, le vent est totalement absent, les grains très violents. En compétiteur acharné, je vis les dernières heures de course avec beaucoup d’adrénaline et d’excitation. C’est sans doute ce qui me donne la force de continuer à manœuvrer de la sorte. Avec Alan, nous nous livrons un combat de chiffonnier. Un coup il est devant, un coup c’est moi, on ne lâche rien. Je fais un petit break à la bouée de Basse-Terre puis j’arrive dans le canal des Saintes avec 4 milles d’avance. Il ne me reste plus qu’à contrôler, je fais mon dernier virement et je mets cap vers la ligne. Le vent adonne, je commence à entrevoir l’arrivée… »

Que se passe-t-il ensuite ?

« Un véritable coup du sort. Je suis pris dans un énorme grain, le vent refuse et je ne peux plus faire route directe vers l’arrivée. J’accuse le coup physiquement et mentalement car je sais qu’il me reste deux virements délicats dans le vent fort, sous la pluie. Dans le premier, je laisse la quille sous le vent, le bateau se couche et je perds un bon mille dans l’affaire. Le deuxième virement est catastrophique : mon pilote laisse le bateau face au vent, je pars en marche arrière, la bastaque s’emmêle dans la bôme, un vrac pas possible ! Je dois arrêter le bateau pour tout démêler, puis j’empanne. Alan repasse devant, les jeux sont faits, il arrive à Pointe-à-Pitre moins de 5 minutes avant moi… On se souviendra longtemps de ce tour de la Guadeloupe ! »

 

Quelle saveur a cette 8e place ?

« Elle est très belle ! Au départ de la course, j’aurais signé tout de suite pour une telle performance compte tenu du potentiel de mon bateau, de l’âpreté des conditions et du niveau général de la flotte. Cette Route du Rhum est positive à tous points de vue, avec au bout un résultat au-delà de mes espérances. Bien sûr j’ai fait quelques erreurs dont je vais retenir les leçons. Pour le reste, je n’ai rien lâché, j’ai tenté des choses, je me suis battu jusqu’au bout et je n’ai pas de regrets. »

 

Quelle a été ta plus grande peur sur cette Route du Rhum ?

« Après la deuxième dépression, dans l’Ouest du Portugal, je me retrouve travers à la houle. Il doit y avoir 45 nœuds de vent et des creux de 6 mètres. A chaque vague, le bateau prend des grands coups de gîte, le roulis est d’une intensité folle. C’est un moment très délicat, je sens que mon IMOCA est à ses limites. Je ne suis alors pas dans une logique d’attaque mais bien de préservation de la machine. Le plus important est de passer pour avoir le droit de jouer la deuxième manche dans les alizés. »

 

Ton plus grand moment de plénitude ?

« A la fin du quatrième jour de course, quand le vent mollit. Le soleil revient, puis dans la nuit j’aperçois pour la première fois les étoiles. Sans transition, j’enlève la combinaison sèche et passe à des vêtements beaucoup plus légers. Je m’allonge avec mon duvet, enfin au sec. Le plus gros du mauvais temps est passé, j’ai le sentiment du devoir accompli. Le défi face aux éléments a été gagné, mon bateau est entier, je peux maintenant me mettre à 100 % en mode régate. »

Finir la Route du Rhum était très important dans l’optique de la qualification pour le Vendée Globe 2020…

« C’est une excellent chose de faite. Il y a beaucoup de prétendants pour le prochain Vendée Globe. En terminant cette année les Monaco Globe Series puis la Route du Rhum, je « marque » de précieux milles et me mets en très bonne position pour obtenir ma qualification. J’ai l’esprit plus libre pour considérer la suite du programme, je pourrai m’octroyer des jokers. »

 

Es-tu satisfait de la manière dont ton message pour la préservation de l’océan a été perçu ?

« Je suis ravi ! A Saint-Malo, j’ai senti une vraie sensibilité du public autour de cette cause. On m’a posé beaucoup de questions, j’ai reçu de nombreux messages positifs. La visite de Brune Poirson, secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, a été un moment fort. Cela prouve que le message est d’emblée capable de résonner dans un ministère. Du côté des partenaires (Bouygues Construction, Suez et la Ville de Boulogne-Billancourt), ma course a servi de fil rouge permettant de fédérer autour de la protection des océans. A Pointe-à-Pitre, des personnes investies dans ce message (des collaborateurs du Groupe Suez et de Bouygues Bâtiment Outremer) sont venues m’accueillir. Comme nous l’espérions, Time For Oceans est un projet fédérateur. Nous allons travailler pour l’étoffer. »

Il reste de la place pour un quatrième grand partenaire…

« L’architecture de Time For Oceans a été faite pour accueillir quatre partenaires principaux qui acceptent l’idée de communiquer derrière un message. Les recherches sont de nouveau activées, nous avons déjà des pistes. »

Sportivement, quelles sont les perspectives pour l’année 2019 ?

« Mon ambition en tant que compétiteur est de disposer de la monture la plus performante possible. L’option privilégiée est de changer de bateau. Nous envisageons les différentes possibilités. Il y a des contraintes budgétaires, bien entendu, et aussi des questions de timing liées au marché. Peu de bateaux très performants sont encore disponibles et si on veut se positionner, il faut le faire rapidement. »